Une après-midi au Sénat

Publié le par afrique

 

« le colonisateur qui, pour se donner bonne conscience, s'habitue à voir dans l'autre la bête, s'entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête.
C'est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu'il importait de signaler »

 (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)

 

 23 juin 2012,  soleil venteux, au Sénat donc...

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On nous fit descendre dans les entrailles d’un des bâtiments.

Ces lieux, nous expliqua Frédéric Névot (assistant du sénateur Vert Jean Desessard) en nous menant salle Vaugirard, servirent de prison sour la Révolution, à son heure Danton dut y être.

 Une trentaine de personnes dans la salle venues assister (et participer) au débat

« Comment le colonialisme

 a établi sa politique agricole
 en Afrique. Où en est-on aujourd’hui ? »

 

A la tribune, Boubacar Diaby, Florence Faurie-Vidal (co-fondateurs d’Afrique Agri Solaire) et Odile Biyidi Awala, ex-présidente de Survie-France.

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En préambule, Boubacar Diaby  rappelle qu’au Mali, notamment, 70 % de l’économie est agricole ; et que face à la destruction progressive des structures sociales, familiales, le maraîchage (secteur où agit Afrique Agri’, faut-il le préciser) est un lien social important, qui joue son rôle de « divertissement ».

 

Odile Biyidi Awala dresse un tableau édifiant du colonialisme et du post-colonialisme en Afrique : si l'ère coloniale s'y ouvre au début des années 1880, trois siècles d'esclavagisme sont déjà là. Le caoutchouc (pour l'automobile naissante) et l'ivoire y sont les premiers produits recherchés. Méthodes expéditives, le temps presse : on coupe la main de qui refuse d'aller récolter le caoutchouc.

 

« Des cultures de rente »

 Les pays développés imposent, pour leurs besoins, des « cultures de rente » aux colonies. L’hévéa, venu d’Amazonie, sera implanté en Afrique, au Vietnam… (au Liberia, cette culture occupe 48 000 hectares, propriété de Firestone, géant américain du pneu).

Le cacao, à partir de semences venues d’Amérique du Sud, sera implanté à Sao Tomé ; terre gratuite, tout comme la main-d’œuvre.

Les oléagineux, dont l’arachide (aussi originaire d’Amérique du Sud), rare exemple d’une culture adoptée pour la consommation locale. L’huile de palme, elle, « sert à tout », notamment pour le carburant végétal des automobiles ; servant à tout, l’extension de sa culture est implacable, entraînant des expropriations, comme celle des Pygmées au Cameroun. Dans ce pays, précise Odile Biyidi Awala, les ouvriers agricoles (ouvriers sur leurs propres terres, donc) touchent en moyenne 38 euros par mois pour 8 heures de travail (cf. le reportage sur les palmeraies de Benoît Collombat

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2592).

 Le coton est produit en Afrique… mais transformé en Asie. Et vu la grande mécanisation de cette culture aux Etats-Unis… les producteurs du Sahel ne peuvent évidemment soutenir la concurrence.

30 habitants au kilomètre carré en Afrique (90-100 habitants au km2 en Europe), un continent pratiquement vide… les terres à mettre encore en culture ne manquent pas. Mais pour qui ?…

 Et pendant ce temps, l’Afrique, « qui nourrit le reste du monde », subit des famines récurrentes… sans oublier le racket administratif opéré contre les petits producteurs (ex. : au Cameroun notamment, droit de péage imposé à des paysannes allant vendre leur production au marché). « L’agriculture vivrière, qui devrait être soutenue, est donc totalement négligée. »

Les routes, inexorablement, vont toutes vers les ports, donc pas de communications internes, pas d’échanges internes : des produits importés, des poulets congelés qui tuent la production locale ; le Cameroun doit ainsi se procurer le riz sur le marché international.

 Et dans les grandes villes africaines, le pain est confectionné à partir du blé qui vient d’Europe… au détriment des ficelles de manioc par exemple, car il n’existe pas d’industrie agro-alimentaire structurée.

 Par ailleurs, estime Odile Biyidi Awala, « si l'on accuse les Africains de déforester pour alimenter les feux qui servent à cuisiner, rien là de comparable au nombre des arbres exportés ».


 « Refus d’inventaire »

 « Le mal de l’Afrique, dit Boubacar Diaby, c’est le refus de faire un inventaire. »

« Je me souviens, en 1973, le Mali a reçu un don de mil rouge venu des Etats-Unis. C’était un mil, à la base, destiné à l’élevage des poulets. Or ce mil a créé beaucoup de problèmes digestifs, il a tué plus qu’il n’a nourri. »

« Pendant des décennies, ajoute-t-il encore, des Maliens sont allés travailler quatre mois par an au Sénégal pour la culture de l’arachide. Si les vieux Maliens parlent wolof, c’est pour cette raison. »

 « Les “bons dirigeants” africains, reprend Odile Biyidi Awala, sont soumis aux anciens colons. Exemple : Alain Juppé [ex-ministre des affaires étrangères sous Sarkozy] trouve acceptable l’élection présidentielle au Cameroun, alors que Paul Biya [actuel président] a fait inscrire dans la Constitution une présidence à vie. » 

« Les services publics ont été privatisés ; Bolloré possède tous les ports en Afrique francophone et tous les chemins de fer en Afrique de l’Ouest. »

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Vincent_Bolloré

 « Au Cameroun, poursuit-elle, ce sont les Békés des Antilles qui détiennent les bananeraies, et on remarque des problèmes respiratoires chez les enfants qui vivent dans ces zones ; au Burkina Faso, seul le coton OGM est cultivé. »

« La Chine a désormais une présence commerciale en Afrique, mais ni financière, ni militaire.

Le troc a existé un temps entre la Chine et la RDC : installation de routes contre matières premières, mais la Banque mondiale a mis le holà à tout cela ; c’est une banque, et il s’agit donc pour elle de faire payer ses financements… »


La moitié des pauvres de la planète vivent dans des pays riches en matières premières.

Mais remarquons que depuis le printemps 2012, l'ex-ministère de la coopération français a pris le nom de ministère du développement...


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Dans la vitrine d'un libraire de la rue de Tournon, non loin du Sénat


Publié dans Evénement

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Florence Faurie-Vidal 11/08/2012 19:14

Par rapport à ce que dit Odile Biyide Awala sur le gaspillage du bois de chauffage, j'aurais voulu ajouter le 23 juin... que les "foyers améliorés" peuvent économiser 50 % de ce bois. Les "foyers
améliorés" ? Ce sont des petits fourneaux que les habitants peuvent construire eux-mêmes avec les matériaux locaux. Bien sûr, cela ne résout qu'une toute petite partie du problème de la
déforestation...